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Afrique < Côte d’Ivoire
Côte d’ivoire : Novembre 2004
Le jeudi 4 novembre 2004 par Béatrice Grandcolas

A l’heure où la Côte d’Ivoire vit des heures difficiles, nous avons voulu vous faire partager les mots que Béatrice nous envoie.


Si vous êtes depuis quelques temps sur le site vous connaissez Béatrice. Elle a monté une entreprise en Côte d’Ivoire, à Sassandra, au sud d’Abidjan, un joli complexe hôtelier que vous avez pu découvrir dans son témoignage paru en Janvier 2003. Presque deux ans après, Béatrice, toujours là-bas est bien sûr au cœur des événements et nous fait partager sa peur, son angoisse, mais aussi remet quelques pendules à l’heure. « Mercredi dernier, j’entamais une réponse à vos deux derniers messages quand les nombreux courriels et appels principalement d’Ivoiriens ont commencé à affluer. Leur traitement est devenu ma priorité. Je me remets au clavier désormais. Oui, en effet, il n’y a pas de quoi être optimiste. La fatigue physique s’est amenuisée, ce qui constitue déjà un grand progrès. Depuis jeudi, la vie revient peu à peu à Abidjan comme à Sassandra. A San Pedro peu de commerces sont ouverts faute d’exister : la plupart ont disparu entièrement pillés sans distinction d’origine ou de nationalité.

Pourtant relativement protégés par notre isolement, nous sommes sonnés. J’ai le sentiment de sortir d’un cauchemar qui est réalité. Distinguer le vrai du faux doit être en effet bien difficile pour vous. Cela l’est pour moi. Je suis loin d’Abidjan et d’autres villes qui ont subi de nombreux dégâts. Des bruits courent quant à des décès ou des viols massifs. 5 personnes de ma connaissance ont ainsi été enterrées par les rumeurs dès dimanche ; je leur ai personnellement parlé encore hier après-midi. Le même jour, nous avons reçu un adorable message d’une cliente présidente du British Club de Côte d’Ivoire. Agacée par les rumeurs, elle a elle-même pris sa voiture et sillonné la plus grande partie des quartiers d’Abidjan. J’ai ainsi appris qu’aucun centre commercial des quartiers résidentiels ou riches n’avait été touché alors qu’il m’avait été dit et répété que tous avaient disparu ; à l’exception du plus grand supermarché de Yopougon les quartiers populaires ont été préservés. Deux gros quincailliers appartenant pourtant l’un à des Marocains (fortement touchés par les pillages m’a dit un de nos fournisseurs avec lequel j’ai été en contact par mail ou téléphone constamment de dimanche à mercredi. Je n’arrive plus à le joindre ; je suppose qu’il s’est fait rapatrier) l’autre à des Français n’ont pas été touchés alors que la troisième quincaillerie appartenant à des Libanais a été entièrement vidée.

J’ai moi-même l’intention de me rendre à Abidjan mardi ou mercredi prochain si la trêve que deux jours fériés nous apporte actuellement n’est pas remplacée par un nouveau vent de folie. Au delà des exagérations et du désir de sensationnel que vous évoquez et qui est exact, les dégâts humains, physiques, humains sont réels et immenses. Nous commençons à recevoir des réponses aux nombreux messages que j’adresse depuis deux jours à des clients, connaissances, fournisseurs, etc. outre des appels spontanés surtout de la part d’Ivoiriens, amis, clients, simples connaissances professionnelles ou même inconnus. Les témoignages sont concordants : tous les Européens ont été sains et saufs. Nombreux ont eu très peur. Certains Français sont très agressifs vis à vis des Ivoiriens (et accessoirement vis à vis de moi qui les défend), ce que je comprends mais déplore car ils ignorent les nombreuses victimes ivoiriennes de ces folles journées. Les Ivoiriens (tous ceux qui nous ont écrit ou appelé) sont atterrés y compris ceux que je sais partisans du FPI , fervents défenseurs de Gbagbo et aussi fervents critiques de Chirac. Nombreux sont ceux qui ont peur pour leur avenir professionnel et personnel ayant perdu ou étant sur le point de perdre un emploi qu’ils ne retrouveront pas. Ce qui s’est passé est grave. Tout le monde a été dépassé. Plus rien ne semble organisé sauf les voyous. Ceux avec lesquels j’ai négocié durant 3 heures environ formaient des bandes avec chef, sous-chef, etc. et des règles de fonctionnement peu éloignées de ce que j’ai pu lire du Chicago des années 20 une des villes les plus sures des Etats-Unis aujourd’hui. L’espoir est donc permis. Merci encore de votre soutien qui est vraiment appréciable et fortement appréciée par moi".